04.10.2011

Orange, chroniques (I à V)

PREMIERE PARTIE
Va, poursuis ta nuit

I

D’œil en œil, l’orange avait repris ses droits sur la grise habitude encombrée des affaires journalières du monde. Le bourdon de la ville, une marée lointaine, se tenait en repli,  presque étale. C’était un vrai plaisir de claquer des talons par ses rives nocturnes, et d’entendre tinter les boucles latérales de mes courtes bottines. Je marquais le tempo pour une mélodie dont j’avais le cœur plein. Par bribes, me venaient en bouche, une strophe, un couplet, une rime, un riff, une rythmique, un cri et c’était du gâteau. Du gâteau au yaourt, un flan fait maison , une forêt noire ! je les gourmandais toutes, mes mélodies du soir qui me lançaient la nuit vers mon lot de carnages.
…Lettin’ the days go by…
Le matin me trouvait, en mode automatique, rentrant je ne sais d’où. Comme un orage plein qui n’aura pas trouvé où lâcher son averse ou comme un lit froissé après un cauchemar, je passais en revue la garde inamovible de veilles amicales qui se tordaient le cou pour me servir encore un peu de jus d’orange, alors qu’il était clair que la nuit était morte. Les arbres l’avaient su peu avant, la nouvelle. Les oiseaux y pépiaient maintenant, comme fous. Une folie de l’air, stridente et imbécile, cherchant son harmonie de réponses en appels ravageait l’alentour. Et tout ça m’assénait comme un vilain reproche. Ça sifflait, quolibait, huait à mon passage et je n’y pouvais mais ! que tirer sur ma laisse et me presser Le Chien de rentrer nous coucher au plus vite, au bercail. Au Tonniau. Au panier.
…Let no water hold me…
Singulièrement, le fleuve me rendait à mes sens. Je marque toujours un temps d’arrêt sur le pont qui le toise - quand je ne descends pas un moment sur sa berge. Pas cette fois. Cette fois-là, je me tins au-dessus de son cours aux remous lents, terreux, sans rien y reconnaître parmi les faces molles et les semblants de corps qui fondent, là-dessous. Rien de bien familier, toujours. Je n’eus donc pas le loisir d’user de mon bidouillage habituel pour en choper, à la goulée, d’un vif coup de poignet. Mon chien s’impatientait. Nous achevâmes de franchir le pont vers la rive opposée, quittant le centre ville ; je jetai l’attirail dans le premier container en faction sur ma route. Il baillait, gueule pleine, au débouché pentu des sorties de garage qu’alignait sous sa jupe portefeuille une résidence fatiguée de son sort depuis l’Immédiataprécaire. Poli, le container me gratifia d’un joli fracas de bris de verre. Je gardai la ficelle, comptant la recycler pour un usage idoine et bien circonstancié.
…Same as it… ever was! ...

 

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II

Au Tonniau, Le Chien gargouillait dans mon ventre. Il pouvait. Il n’aurait pas de suite l’occasion de prendre un bon petit-déjeuner : je l’aurais vomi tout de go. J’avais plutôt chargé Robert de me susurrer des borborygmes atlantes, m’en remettant au soin qu’il prendrait de bien tirer la langue de sa pleurnicheuse à six cordes. Cela me consolerait un brin de la folie de l’air - décidément trop matinal pour mon carné en vrac. Étalés de tout notre long, nous regardions, moi, le plafond, lui, Le Chien, mon nombril, par-dessous. Les solives salivaient des toiles fécondes ou repues. Un tag tanguait près du véluxe statique, bouche mi-close, pour ne pas déglutir trop de matin mort rose. Des bulles de sucs gastriques draguant des flatulences orgiaques se rejouaient un extrait d'Une Nuit sur le Mont Chauve (version uhesse, en desseins abîmés).
« - J’ai envie de chier, péta Le Chien, incontinent.
« - Tu me fais chier, oui ! lapalissai-je en creux, avec un à-propos qui manquait de retenue. »
Le Chien couinait parmi les blobs; sachant trop bien le court délai qui m’était imparti avant qu’il n’outrecuidât davantage, je me pliai en deux. Une, à cette exigence. Deux, en me relevant, autant que faire se peut, maintins ferme Le Chien couineur par le colbac, pour aller où il faut sinon, c’est la cata. Chose faite, je rampais à rebours vers ma couche impavide, Le Chien dans son panier installé sur mon dos. Robert avait fini de m’essuyer les pleutres.
Le jour écrasait tout, de plus belle. J’en écrasais une autre.
… Y’ know now where you can never go…
Si j’avais pu rêver, Le Chien me l’aurait dit.
Au réveil, il eut faim.
« Moi d’abord, objectai-je, avec une retenue qui manquait d’à-propos. »
J’avais pour moi l’aura de la nécessité. Il a des appétits qui sauraient bien attendre. Je lui mis la pâtée, sévère et généreuse - comme je me plais à l’être au plus fort de l’effort ou de l’isolement; j’attendis un instant qu’il eût fini son peu; puis je lui balançai un reste de forêt noire à la poire. Il fit mine de gémir mais, d'un naturel cynique : la douceur le fait fondre. Mais, oh là ! pas trop quand même; c’est des coups à passer sous le pont Bir Hakeim… avec, dessus, noctambules à l’affût et clampins dérisoires; les uns bien outillés, prêts à vous choper, hop ! d’un coup de poignet, vite fait, hop ! à la goulée; les autres, dérisoires à pleurer… Rah-là, ce monde !

Ce fut quand j’eus besoin de mon autre main, que je m’en rendis compte : Le Chien me la léchait depuis un bon moment, tandis que, de l’autre, je dessinais des personnages dans la fumée.
Ça voulait dire : on sort bientôt, ou quoi ? Mais plutôt dans l’idée de s’inquiéter de savoir quand sortir à nouveau la pétoire, la grosse artillerie, la fine mouche, la goupille en suspens, le mot sur la gâchette, le doigté bien huilé dans son calibre neuf, le tranchant du soupir, et puis l’énormité dans sa lettre à la poste, l’éclat de l’œil qui sait d’où viendra la riposte, pour le miel… des capitulations à la traditionnelle; ou pire : pour le festin gratuit qui va tout désoler, au moment d'en finir.
« La paix, Le Chien ! Allons, il est bonne heure encore. Je sais bien, va, ce qui te démange. Mais il est un peu tôt pour boire aux jus oranges ». À ces mots, Le Chien s’assagit sur son cru. Il clapotait bien un peu des babines, mais c’était pour la forme; et moi, de dessiner des fantasmes sans bornes.
…Yeah, it’s a big bright beautiful world out there / just the other side of this door…

 

III

Avais-je tout bien verrouillé la porte du Tonniau en partant ? Ce n’était pas si sûr. Ni plus, ni moins, notez, que l’on n’est sûr de rien, même le doigt dessus. Bon, quelques pas plus loin, j’avais la clé en main, mais, passés cinq cent maîtres - autrement plus sérieux que moi pour ce qui est de clore à l’heure dite et comme il se doigte leur logis, leur loggia, appentis, cagibi, lieu de Dureu-Labeur ou de villégiature, leurs casier de bestiaire, cabane de jardin, ou cave, ou devanture, enfin, ce qui se ferme avec la clé qu’il faut… je ne savais plus dire… bref ! Que m’importait la porte et ce qu’il y avait derrière puisque j’étais plus loin, devant déjà me rendre chez une mienne coutumière.

Nous nous étions connus, elle et moi-et-mon-chien, dans tous les sens idemement acceptables du verbe, avant de convenir que ça suffit comme ça ! passâmes à autre chose, quoi (que le dit verbe ne l'admet, quoi). À quoi je me rendais volontiers, filant, quoique d’un pas décousu, l’œil, la queue et par-dessus le tout, la truffe en l’air. Pas de mauvais coton. De couturière point, mais quelle cuisinière ! Elle avait entrepris, pour sceller la restauration de notre amitié, de me faire goûter aux saveurs exotiques de nos régions de France, puis d'Europe. Quand ça ne suffit plus, j’ai goûté au Maghreb, au Mongol, au Malgache et au Minnesota. Enfin, tous les pays, régions, sols et peuplades du monde à l’initiale en M. (comme : Manger, Miam-miam ! Mais que c’est délicieux…); tous, considérés pour leurs vertus alimentaires, substantivèrent les plats de son noble projet. Le fond méritera de s’y pencher plus avant. Il s’agissait en somme de nourrir proprement chacune de nos rencontres, par l'attention portée à la qualité de ces moments périodiques (un de ces jours en M); nous faisions donc honneur à cette bonne chère, avec force commentaires, rots et boissons associées à ses mets. Ah, pas l’ombre d’un point d’exclamation qui n’eût pour vocation de célébrer vivement l’occasion de nous en mettre plein la glotte. Sa personne, elle-même, était fort gouleyante, cependant j’avais expressément renoncé à tout cannibalisme - au motif, il est vrai, ci-dessus esquissé, que je lui avais déjà bouffé ce qui se fait de mieux en matière de connivence. Tout à nos dégustations savoureuses, parlant peu, nous nous entendions bien, je pense.
…She’s not a girl who misses much…
Comme elle ne battait pas que les œufs en neige, Ma Coutumière, mais aussi la caisse claire, les toms, le Charleston et tout ce qui fait une batterie pop-rock digne de ce nom, je tambourinais à sa porte le code périodique ou, pour les visites impromptues, un beat plus opportun. Dans les deux cas, il était fait référence à notre paire de saints patrons, Peter et Gabriel, dont nous partagions l’amour du répertoire; Diggin in the dirt valant pour les visites inopinées, j'en martelais le rythme à la porte d'entrée, parfois sur un volet de son rez-de-chaussée. Ces jours-là, nous nous contentions de l’ordinaire plat du jour, sans entrée ni dessert. Ce jour-là était l’un de Ces Jours-Là. J’apportais du nuoc-mâm. C’est bon avec les pâtes autant qu’avec le riz et ça relève un peu l’ordinaire. Nous en fûmes bien contents. C’était aussi le soir d’un Lendemain Difficile.
…I need a fix ‘cause I’m going down / down to the bits that I left uptown…

 

IV

« Et comment va Le Chien ? » s’enquit Ma Coutumière, repoussant devant elle une assiette glacée aux reliefs bis, sans tain. Calée dans le dossier de la chaise de jardin confirmant la banalité ordinaire de ce début de soirée, elle me regardait avec ses yeux verts pomme, mouchetés de gris et d’ors, qu’accusait l’épaisse frange noire au moyen de laquelle elle tenait cachée le sillon d'une cicatrice.
« - Ce matin, il était à chier, mais ça va maintenant, répondis-je, une bouchée de nouilles logée dans la joue droite. Il t’embrasse.
« - Tu comptes sortir, ce soir ? ajouta-t-elle à son inquisition, qui pouvait sembler anodine ou formelle et qui ne l’était pas. »
Préparant une réponse qui se voulait passablement anodine ou formelle et ne le serait pas,  je pris le temps de déglutir.
« Je ne pense pas, dis-je. »
À son silence, je sus qu’il me fallait développer cette affirmation évasive. Aussi je continuai, en rajoutant un peu sur mon état de fatigue :
« Je ne me suis pas complètement remis de ma nuit, tu sais. Tu sais ce que c’est… je n’ai même rien pris sur le pont. Rien de bien familier, toujours… Le Chien qui tirait sur sa laisse Les zoziaux qui piaillaient sans cesse… Et puis la bouteille qui ne me plaisait pas… Mon content de déception… Tout ça. »
Je n’avais pas été convaincant, loin de là. Alors, Ma Coutumière, de suivre son fil inquisiteur, mine de rien :
« - Ça ne me dit pas où tu comptes aller ce soir. Car tu comptes bien prendre ta revanche dès ce soir,  n’est-ce pas ?
« - Ma revanche ? Sur quoi ? circonvolutionnai-je, sans plus de conviction tangible.
« - Sur une Nuit-Précédente, trop navrante, désolante et infructueuse, par exemple, me flagella Ma Coutumière, prenant des airs pseudo-borgiaques, sous sa frange anachronique. » Dessous la table, elle tapait du pied avec ses gros sabots.
J’attendais que me vienne un refrain de musique populaire, mais nada ! Je lui devais réponse. Me fis l’effet d’être l'un de ces fichus oiseaux matinaux. Un oisillon, plutôt. Qui n’aurait pas encore acquis les moyens de quitter, d’un bon léger dans l’air lourd, le nid douillet d’animales amours. Un oisillon avec des semelles à clous. Qui ferait des claquettes sur le playback nasillard d’un standard de l’Immédiataprécaire, sans cependant pouvoir en faire accroire à quiconque, au sein du nid douillet, ni dans son voisinage imbécile et strident.
« - Et ne vas pas me seriner des imbécilités puériles » m’intima le regard insistant de Lucrèce Frangine.
« - J’aurais bien fait un tour sur le port, oui. Côté bassin de plaisance, tu vois, dis-je avec un détachement complet de feintes assurances.
« - Ah oui ? Tiens, ben si tu voulais, ce serait gentil de me rapporter trois bonnes livres de crevettes grises en remontant, gazouilla Ma Coutumière, me servant au passage une batterie de légèretés quotidiennes. »
Ça voulait dire : mmmouiche ! Tu vas encore te mettre en costume gris minable jusqu’aux coups; que je peux déjà faire une croix sur le prochain jour en M et le remettre à la huitaine - vu comment elle est partie, la semaine.
« Un kilo cinq et sans faux col, alors ? clignai-je de l’œil gauche. C’est comme si c’était fait, ma bonne dame ».
Nous nous entendions, pour tout dire, à merveille.
…you were always waiting for this moment to arise…

« J’ai eu les yeux plus gros que le ventre, capitulai-je en m’étirant devant ma troisième plâtrée à peine entamée. Ceci dit, j’ai ainsi de quoi tenir durant la nuitée prochaine ».
Nous fîmes la vaisselle dans un silence quasi mystique. Elle ploufait. Je froutchais. Le petit néon au-dessus de l’évier, seul à dispenser quelque éclairage sur la situation, découpait ses formes féminines et frétillantes. Le grattoir leur intimait une salsa érotique dont je…
« - N’y pense même pas, ria-t-elle, sans se retourner, dans un murmure moussu de liquide ménager.
« - Je ne pense pas, réitérai-je avec une profondeur autrement plus éminente et chaleureuse que naguère. »
J'avais tout de même, posées, les mains sur ses hanches cintrées d'un nœud commun.

 

V

…Nobody needs you when you’re on cloud nine…
« Ah ben, comm’ j’te l’dis : trois s’maines qu’il est resté là-haut, juste au-dessus, là, à l’étage. C’est les mouches sur les carreaux qu’ont fait qu’on a donné l’alerte. Trois s’maines qu’il était clamsé. Cinquante piges ! quoi, à peine plus. On l’voyait tous les jours passer devant. Il allait au ravitaillement là, à côté. Il devait descendre ses sept litrons par jour. Plus ses trois paquets d’brunes qu’il m’achetait chaque matin. Pouh ! Le type isolé, quoi. Trois s’maines, j’te dis. L’an dernier, quasi.
« - Ben, attends. Pas plus tard qu’avant-hier, à deux pas du nôtre, de bar, les pompiers, les flics. L’ont trouvé, que ça faisait une semaine qu’il était cané. Depuis qu’il avait fait un malaise chez nous, on le servait plus, tu penses. Mais bon.
« - Ouais, y a rien à faire.
« - Rien à faire. Et pi, là, hier, un gamin de quoi ? treize-quatorze, quoi. Coma. En plein après-midi. Devant chez nous qu’il est tombé. Raide. On sait pas comment, sa mère qui rapplique juste comme les pompiers installaient le matos pour le ranimer. Le ranimer, t’en fiche ! Tombé raide. Pouf ! Et attends : pas la mère, elle s’installe en terrasse et elle nous commande une mousse. Sous le nez des pompiers, tout. Les flics qu’arrivent, et tout. On l’a pas servie. Elle s’est fâchée, dis ! Allez zou ! Le gamin, en roulotte rouge ; la mère en panier bleu. Allez, roulez !
« - Qu’est-ce tu veux faire…
« - Y a rien à faire. »
Bon, ben… je le note, les gars. Non sans siroter ma lampée (notez-le bien !), caressant d’une main mon chien, sa tête, là, sur mes genoux, levant de temps à autre une oreille, une paupière sur ses yeux glauques, ou la queue, dru chassant des mouches imaginaires.
Sur le quai, à quelques pas du parterre de guéridons protégé de la bruine sous l’auvent publicitaire, un trio de mouettes faisait les cent pas. Paradaient presque, à la militaire, avec le ridicule qu’on leur connaît quand elles évoluent à terre - parce qu’en vol ou sur la vague, elles sont autrement fierottes, les criardes ! Mais, mêlons-nous de ceux qui nous regardent : la Grande Ourse et le Petit Chien, le Dérisoire et le Clampin, le Noctambule, pas ces deux filles attablées, mais les deux zigues d’à côté, qui me reluquent, comme si j’avais de travers un truc, ou alors dit un mot, un œil ou une oreille, de trop; va savoir.
…Dédain suprême…
Je repris ma prose de cri sans thème.
En fait, j’avais la rage, perdu mon très précieux Julot, à mon dernier carnage. Laforgue, ouiche. Aussi, je m’orchestrais un lot d’épiques orgues, dans mon petit carnet. Pour Le Chien, si friand de lectures z'au petit matin; si toutefois, la veille, ai laissé costume gris minable à la corbeille.
[Passe, soir] écrit vis-je, sur un plateau de nuit à donner le vertige.
Et de cela aussi, j’avais pris bonne note.

 

VI

…I scratch your back and you knife mine…

à suivre... 
mouette_004.gifἹππόλυτος
Orange, chroniques, Ἱππόλυτος © 2011 DZ&T

03.10.2011

Orange, chroniques (VI à VIII)

 PREMIERE PARTIE
(suite)

-précédemment-

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VI

…I scratch your back and you knife mine…
Rendue au-delà du seuil des vingt-trois heures sonnées, l’animation du quai ouest s’était vivement intensifiée. La proximité des bars-tabacs, tavernes, pubs, clubs, restaurants haut de gamme, brasseries, kebabs et consorts, faisait se côtoyer, sur les trottoirs et jusque sur les larges flancs du bassin de plaisance, une foule hétéroclite, populaire et bourgeoise, estudiantine, active, oisive ou désœuvrée. À elle seule, la succession des terrasses, saisie au long d’un lent plan séquence de cinéma pourrait contenir tous les ingrédients narratifs d’une chronique sociale, sans manquer de rythme, d’action, de portraits ni de couleurs. S’y ajoutaient les odeurs.  Longer ce trottoir avec l’intention de prendre ses enseignes à l’enfilade, sans discontinuer ni bousculade, relevait de la chose impossible à cette heure. Certaines clientèles investissaient l’espace public, par portions, jusqu’à la chaussée, voire sa rive opposée, aménagée de parkings côté rue et de vastes bancs boisés côté port. À l’angle d’une voie perpendiculaire pointant vers le centre urbain, « Le Balto », bar connu pour fournir du tabac jusque tard dans la nuit, provoquait à coup sûr un encombrement mêlé de véhicules arrêtés à la sauvette et de piétons plus ou moins mobiles. Des marginaux, adossés à quelques pas de là, se groupaient avec leurs compagnons à quatre pattes, foulard au collet, leurs canettes de bière forte, leurs paquetages indéfinissables et précaires, leurs chevelures volcaniques et leur teint misérable. Il s’en trouverait toujours deux ou trois pour se prendre à parti, s’invectiver, étaler leur conflit dans le mépris et l’ignorance d’un voisinage qui le leur rendait bien. Ailleurs, on n’était souvent pas moins braillard, bizarrement coiffé, passablement saoul ni moins flanqué d’une animale compagnie; simplement, on portait plus propre sur soi et on avait de quoi passer à la caisse.
Pub y compris et, par vocation, devant le club, il n’était pas question de mixité sociale. Même la mixité sexuelle - couples établis exceptés, s’observait rarement. On était là entre filles, entre mecs, dans son clan, pour sa caste, chacun dans la même illusion de partage, au bord d’une solitude que l’on préférait taire ou nier, faisant tinter le verre, piétinant le pavé, devisant haut et clair sur le fil de ses Petites Affaires.

Écrire, attablé dans quelque recoin des ces endroits constituait, selon moi, à la fois un défi à l'égard de cette agitation, mais aussi l'occasion de susciter la curiosité. À cette heure avancée, j’arborais déjà gris sourire, me réjouissant de l’ambiance et me délectant, avec une parcimonie décroissante, de mon troisième quart de vin moelleux. À défaut de ses derniers vers, j’avais, posés devant moi ou sous le coude, le recueil des premiers poèmes de Jules Laforgue accompagné des Quadratures de Buisset - écritures antinomiques, dont le conflit contraignait à la fois ma libre logorrhée et mon souci formel de la métrique. Cette posture, je la tenais comme un bastion isolé au cœur d’une invasion barbare. J’y trônais, dans mon fief, l’isolement ostentatoire et réfractaire, la différence épinglée à la bandoulière et le front ceint d’une couronne; luisants, les mille feux de ma haute personne. J'étais Le Dernier des Titans. Un peuple de feux follets m'entourait, s'employait à divertir les ombres. J'étais le gardien de ces flammes, l'arbitre de leurs incendies. L'amour majuscule et total, pour fanal de ma tyrannie, flottait dans un ciel insondable au-devant des vents ennemis.
« C’est-y pas chou, ça ? Ces petites lunettes, ces petits bouquins, ce petit carnet… Vous êtes là souvent ou c’est juste un hasard ? Attendez… Non ! Vous le faites exprès ! » Pas moyen, non ! Pas moyen de faire la paix.
…I started nothing -- I wish I… didn't… Oh!

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VII

…And still you'd ask me: do I love you -- what you say? what you say ?...
Ce fut un beau carnage. Puissant, folâtré, généreux. Qu’en dire davantage, abîmerait les yeux. Mais qu’à y rendre hommage, à l’offrir en partage, que d’en lire à nouveau le filon bénéfique, m’en gardât le plaisir unique.
Huit membres, pas moins et certainement plus ! aux temps forts du vertigineux opus; du foin, de la soie, les mains pleines; un même refrain hors d’haleine en bouche. Ravage occasionné dès la première touche, puis, de fentes en esquives, l’alchimie des suées, sucs et salives. Ah, cyprine au vin blanc ! Ah, goûteuses chairs s’épousant les plis, les angles, les jointures ! Qu’il était doux, le fouet, mouvant ballet de chevelures ! Le raccord des extrémités; le chaos des mots ahanés; l’ivresse pure, entière ! dans son oubli glorieux sans demains, sans hiers, qu’un élan ! rétine et canine gorgées d’un même sang bouillant sous les poussées d’adrénaline. Et puis des pauses silencieuses, bientôt suivies de plus aventureuses délices, d’audaces intrusives, allant chercher le cri où, se prêtant au jeu, il est allé cacher son arpège fiévreux. Lui battre le rappel et prendre à la volée son orgasme, ce miel ! Deux poitrines à la cognée; deux paires de reins en butée; l’encastre ! Enfin, la reddition des intimes cadastres, pour solde de tout compte : l’impudique désastre à la nuit qui démonte le camp, sous l’aube venue révéler, les reliquats d’un festin de roi consommé, sans honte aucune, sous l’œil énamouré de Pleine Lune.

Ah, mon bon chien ! Tu fus bien brave. Allons chercher le pain, tu veux ? Ça mais, Le Chien, tu baves ! C’est que sa main dolente traîne encore sur ton poil ? Défais-t’en, s’il-te-plaît. Ne va pas risquer de soustraire au sommeil lourd et méritoire où elle repose, lovée en plus simple appareil, sa carne rose. Mettons les voiles ! Allons, pressons ! Rendons-nous chez la boulangère, pour la chaleur de son pain rond et malgré tous les commentaires qu'alors, selon son habitude, elle fera sur notre mise, le temps qu'il fait, l'actualité, perpétuant des Qu'On Se Le Dise le verbiage, à quoi nous saurons opiner - mais, non ! pas davantage. Rentrerons, le pain rond sous le bras et le sac de croissants au poing, mettre en route un Guatemala; agrémenter de son parfum notre Tonniau; y recevoir, comme il se doit, notre hôte au jour d'un jour nouveau.

Le sein comprimé sous le drap, un bras passé dessous, la tempe au pli de l'autre, elle avait attendu (de produire son effet ?). Nous échangeâmes des "bonjour" civilement enjoués qui ne promettaient rien que de rester tranquilles; nous sachant trop habiles caractères, d'un tacite concert, faisions l'économie de toute stratégie grossière. Le petit-déjeuner suffit à prolonger l'entente.
Elle avait demandé : " Je peux rester un peu ?"
Je dis : "Oui".
Nous grignotâmes, en nous reniflant l'âme.
Quand j'eus éloigné le plateau pour m'affaler plus confortablement à ses pieds sur le lit, elle tendit le bras vers mon carnet ouvert, demanda derechef : "Je peux... ?"
J'acquiesçai. Elle lut. Presque tout. Picorant ci, revenant là. Cédant à un rire bref ou fronçant le sourcil. Voulant dire quelque chose et puis se ravisant. Marquant des pauses. Moi, je ne feignais pas de savourer la chose. Mon chien s’impatientait. Il attendrait. Il attendrait. La Lectrice m’invitait plus près d’elle sous le drap. Je me déshabillai, puis je m’exécutai, une main sur sa hanche, le nez dans son aisselle et bientôt fourrageant des zones plus charnelles tandis qu’elle lisait (ou qu’elle fît semblant ?) tout en se masturbant presque sans y penser. Mais le désir nous vint de nous prendre à nouveau. Ce que nous fîmes avec une ardeur mesurée d’abord, pour gagner vite les sommets d’un franc-jeu, corps à corps.

L’heure du déjeuner nous donna l’occasion de satisfaire Le Chien. Nous sortîmes prendre l’air, ainsi qu'un repas copieux, dans un restaurant proche des berges du fleuve. Mangeâmes de bon appétit, discutâmes peu de nos vies, plutôt de nos amours - et très artistement, toujours. Rentrâmes prendre ses affaires, gagnâmes un arrêt sur Guynemer où nous nous sommes salués sans promettre de renouveler, mais non sans nous être échangés moyen de rester en contact. Je baisai sa joue avec tact et repris mon chemin, lançant devant moi un bâton que rapportait Le Chien.

Passèrent quelques jours. Sans rien d'inhabituel, ni de très remarquable.
Mais un soir, catastrophe ! J’écrivais une strophe. Elle téléphona.

« Je crois bien que je t’aime, bredouilla-t-elle… Et toi ? »

 

VIII

…qui le dio luz a mi vida...
« Eh ben, c'est pas gagné ! Tu comptes faire comment maintenant, hombre ? »
C'était soirée Mexique, chez ma Coutumière. Elle avait fait les choses en grand, comme à son habitude; ça frisait le Sergio Leone. Une ou deux cloisons abattues pour le volume; le plafond rabaissé au mètre quatre-vingt-dix dans la partie "taverne" et peint d’un bleu profond au-delà vers la "pampa"; un disque de bruitages où soufflaient des montures et passaient des charriots bringuebalant des ustensiles, illustrait en fond sonore les thèmes de guitares, fanfares, mariachis; le souci du détail avait été poussé jusque dans la moiteur d'un air vaporisé, que brassaient les larges pales d'un ventilateur poussif; la sciure et la poussière au sol mêlées; cette odeur pimentée qui suintait des tapas lâchant des fumerolles; je fus bien inspiré de ne pas oublier mon harmonica ! Je craignais cependant qu'à l'épreuve de l'étuve, la colle de mes postiches (favoris z'et moustache) ne fît guère long feu.
Nous étions au mezcal. Son jus vaguement rose n'adoucissait en rien son goût phénoménal, quoique cendré. J'en avais des suées qui m'embuaient les yeux. Je plissai mon regard vers le papier tue-mouches; affectant une fière torpeur de sombre héros, expédiai quelques ronds de fumée grise vers le plafond; puis, pour toute réponse, haussai successivement épaules et sourcils, grimaçait un rictus, laissant filer d'entre mes dents un soupir, tel un vent du désert fait siffler le cactus.
« - Caramba ! mollassa la Taulière, tu fais la fine bouche, ou quoi ?
« - Dé quoi tou parle, femme ? cinecittai-je.
« - Pas de mes plats, hombre. J’ai dans l’idée que tu ne vas pas t’en tirer si aisément, cette fois, beau gosse. »
Là-dessus, elle se leva pour agiter quelques gambas qui patientaient sur la grille du braséro planté en bout de table, leur jeta une poignée, bien sentie, d’aromates, avant de venir à nouveau prendre place dans le siège à bascule adossé au perron (en pâte de carton). Le bruit de ses pas lourds sur le plancher (rajouté) fit tinter joliment ses éperons à chaque appui pesant de ses talons bottés - elle avait toléré mes chaussures de ville, ce qui m’avait quand même valu pour gage, un tour de piñata ! Elle est comme ça, la Chica.
Et moi, considérant l’étendue des talents qu’elle avait déployés, je ne rechignais pas, me prêtais volontiers à ses ordres ludiques - y avions à gagner, outre le renfort de notre amitié, Superbe et Magnifique. Nobles buts. Ces jours en M, c’était notre façon de poursuivre la lutte héritée de nos pairs. Nous prenions au sérieux, ô combien ! ce rituel, où pouvaient s’exprimer nos positions rebelles, notre art, notre folie d’aimer, malgré son cauchemar, ce monde ! en tenant notre quart sur son chemin de ronde.
L’immédiataprécaire avait tout accentué du vilain, du morose, de la paranoïa, des écarts entre ceux qui peuvent, ceux qui pas, érigeant en système : façades archaïques, mérites usurpés, pauvretés spirituelles, force rapacités, le tout bien enrobé dans un ordre normal, où l’On laisse crever son frère sur le pal soigneusement lustré au dernier goût du jour.
Nous nous faisions l’Amour en mangeant nez à nez, semaine après semaine et, pour en savourer le meilleur de l’histoire, goûtions en conjurés nos festins pour mémoire.
« Bon… à défaut de parler sentiments, tu me jouerais bien quelque chose, proposa la Chica, il me gave ce disque. » J’empoignais ma guitare (un cadeau de  mon père, fabriqué à ma taille par un luthier de Grenade, pour mes seize ans).
« Ié peux sorltirl dou thème, ou bièn ? » Elle m’accorda l’entorse. Nous braillâmes du rock, de la pop, de la wave, les titres qui nous avaient fait vibrer la couenne, défoulant nos hormones, au temps de l’insouciance et l’absence de clônes.
… ah que vida tan oscura! Sin tu amor no vivire…

Nos agapes finies, mezcal et tequila transpirant de nos pores, nous tombâmes tous deux dos contre le décor et refîmes le monde, comme il nous semblerait que possible et féconde, la vie s’y écoulât.
À court de conjectures, le verbe bredouillant, nous convînmes de briser là.
« - Le mois prochain, je pars sur un chantier, m’informa la Chica.
« - Théâtre ? Cinéma ? Quelque riche intérieur ? curiositai-je.
« - Cinoche, conclut-elle.
« - Comme d’hab’, à ton retour, tu m’appelles ?
« - Comme d’hab’… et d’ici là, j’espère avoir quelques nouvelles de toi; et des fraîches ! des qui diraient comme ça : j’ai retrouvé la pêche auprès d’une âme neuve. Pas de ces prises boueuses que tu tires du fleuve en pensant y trouver un Oubli Familier. Tu finis toujours pas les y rejeter. »
Je ne rétorquai pas ce qui me vint à l’esprit. Elle avait ses raisons de dire cela; j’avais les miennes de n’y pas souscrire.
« - Où est passé Le Chien ? s’inquiéta sur le pas de sa porte, ma bonne Coutumière.
« - Il aura pris les devants, sachant qu’il ne pourrait rien obtenir ce soir qu’un bon roupillon au Tonniau.
« - Prends soin de toi, hombre.
« - Te rêverai, mi Chica.
« - Oui, c’est ça. Allez, file ! »
L’Ombre était sur la ville avec sa jupe orange. J’avançai empêtré de sentiments étranges, en forme de numéros. Arrivant, je la vis, sur le seuil du Tonniau, Le Chien entre les cuisses. Allons, quitte à donner un dernier tour de vice…
…You're so right, your body's like a playground...

 

à suivre...

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Orange, chroniques, Ἱππόλυτος © 2012 DZ&T

02.10.2011

Orange, chroniques (IX à XII)

 

 PREMIERE PARTIE
(suite)

 

-précédemment-

 

IX

mwof

…You want to know why I hate you; well I’ll try to explain...
Le carnage n’eut pas lieu d’être. D’abord, elle avait ri. Je n’avais rien quitté de mon accoutrement hormis le souvenir de m’en être affublé. Je n’étais déjà plus d’humeur trop exotique. Je n’étais d’ailleurs plus d’humeur à rien du tout. Alors, pensez ! à rire… Je m’étais embrayé en mode automatique et ne parvenais plus à joindre les commandes. Elle dut s’en aviser, me laissa le champ libre de rentrer au Tonniau, pris Le Chien dans ses bras et m’emboîta le pas pour monter au palier par le bref escalier qui menait à ma turne. Curieusement la chose me parut habituelle, logique, allant de soi. Elle ferma derrière moi la seule porte palière, sans bruit s’y adossa et me regarda faire. Le Chien resta près d’elle, le temps qu’il me fallut pour me laver les mains, me rafraîchir la face, m’extirper de mes fringues et me jeter au lit. Éteint le plafonnier, elle me rejoignit sous la couette où, se déshabillant, elle soufflait à peine. Ceci fait, belette, se blottit, dans mon dos sa poitrine, à ma hanche son bras et son nez dans mon cou.
Le matin nous trouva dans la même posture, mais inverse, du cou. C’était Un De Ces Jours où il fait bon savoir le monde entier dehors. Aux carreaux, une averse léchait les salissures, les poussières marines, pollutions citadines et déjections de mouches qui s’y désagrégeaient. Les Piailleurs Assassins en seraient pour leur frais - qui de bec, qui de bouche ! Ça la ramenait moins, là-haut dans les branchages, sur les faîtes aigus de ces maisons bourgeoises dont le quartier s’honore.
Les membres chiffonnés, tête et buste en béton, j’optai pour prolonger cette situation confortable - n’était la mécanique et ses impondérables : j’étais en érection. Pour m’occuper l’esprit, vidant virtuellement mon cartable, je m’en récitai le contenu à la diable : le courrier en souffrance, le stylo, les crayons, mes papiers citoyens, les facturettes et tickets de transport à l’abandon, la laisse pour Le Chien, l’ordinateur portable, sa batterie, les écouteurs hifi, les deux clés uhessebé (la perso, l’ouvrière), le peigne afro en fer, le sous-bock Lustic Right, l’agenda cartonné d’il y a deux ans passés, celui en cours, une ou deux enveloppes à fenêtre massacrées depuis toujours, mes médocs, et bien sûr, mon carnet. Constatant heureusement comme je me calmais, pourtant que je me tinsse au plus près de sa raie culière, je songeais alors à mes vers, les derniers. N’en étant pas content, laissai en venir d’autres… [Depuis que tout soupire]… [Depuis que tout soupire et se rêve autrement]… Bon, d’accord, un nocturne… [une lune a repris ses quartiers]… [haut de gamme]… Oh, oui ! embrassons-nous !... [inflige sa pâleur à de lointaines flammes]… « …à de lointaines flammes », murmurai-je comme un con !
« Tu dis ? »
Je l’avais réveillée - idiot ! Je me tirais une balle dans le pied, oui ! Me voilà beau !
« Non, rien… »
Aaah ! L’horreur de la réplique ! Vite avouer, ce sera plus romantique…
« Excuse-moi, je me répète un vers qui me vient à l’instant. » Elle acquiesça mollement, avec un gazouillis plaisamment engourdi, se blottit un peu plus, serra mon bras sur son ventre et murmura : « continue… continue… te gènes pas pour moi… de toute façon, je dors encore un peu… » Et je pus continuer; jusqu’au moment venu de choper mon carnet pour y noter l’affaire, elle ne moufeta pas. Même quand je me levai, pas de ces « Tu fais quoi ? », « Tu vas où ? » qui vous prennent au nombril. Juste quand je revins m’installer sous la couette, elle me demanda en se frottant les cils : « T’as pas faim ? J’irai bien nous chercher quelque chose,  non ? ». Moi, dans ces conditions, je veux bien retourner à la maternelle. Réglés certains détails et questions matériels, elle s’éclipsa, Le Chien tout frétillant collé à ses guiboles. Je promis de rester bien sage, ici, à mon école.
Reprise !... [à de lointaines flammes / où se perdent les vœux de nubiles amants]…
L’Autre… ‘va falloir que je songe à l’appeler autrement…

De retour : « as-tu bien travaillé ? »
Ça, mais ! paranoïais-je ou voulait-elle savoir ce que je pouvais bien foutre de mes dix doigts ? Déposant sur la table le fruit de nos achats et quittant sans manière son manteau court de laine bleu marine ornée de boutons blancs qu’elle jeta par terre, reprit son gazouillis : « t’es content, ça avance ? »
Ah, bon ! Non, pas de quête à outrance, que le fil à reprendre. C’est l’Heure Des Mamans. Gare au drame tangible ! De là, je lui trouvai ce nom : l’Inéligible.
Nous entamions le brunch quand elle déclara : « si tu m’aimais un peu, tu me ferais l’amour quand on aura fini » ; pour un peu, je m’y croirais moi-même. Pour si peu ? Me fendre d’un « je t’aime » ? Je regardai Le Chien qui dormait sous la table, puis plongeai dans ses yeux et leur fièvre palpable.
Après tout, le carnage à trois aurait lieu, jusqu’au bout des A-Qui-Mieux-Mieux.
…She wasn’t ever obliged to lift me a buckle of rice…

 

X

…every morning brings a new day / and every night that day is through…
« Il faut vraiment que j’y aille, gloussa L’Inéligible aux yeux de braise, toute se défaisant de mon emprise canaille, comme échappe l’anguille à une main trop lâche. »
La demie d’une heure après midi venait de sonner son coup singulier au clocher de Sceau-Vell. Nous ne nous étions rien promis, mais nous nous reverrions bientôt. Galant, je lui offris d’enfiler son manteau. Comme elle s’était remaquillée, lui soufflai un baiser sur la paume de la main, ce qui eut pour effet, l’instant d’après, de la faire disparaître dans l’escalier. Bon, j’avais du boulot, moi aussi. Je m’y attelai, reprenant place au pied du lit, mettant en marche mon ordi, espérant qu’une colonne de courriels ne m’attendit pas à l’ouverture de ma boîte faite pour les recueillir. Je fus bien servi, merci. L’après-midi passa ; vint le soir. Le Chien, à son manège canin, ostentatoire, me le fit promptement savoir. Je le contentai, gagatant : « messé ki veu sortir le gros, mm ? Et céki ki va sortir le gros, mm ? Et elle est où sa laisse ? Elle est où la laisse du gros chien pourri qui bave sur Mon Tapi ? Elle est où, dis ? Ah !... Aaah, ha ha ! La voilà. »
Nous sortîmes, droit vers le centre ville, direction : le port. Tous nos sens en alerte, tendus vers cette ville offerte.

L’orange miroitait dans les flaques. Ah ? Il avait donc plu. Dans l’air se disputaient l’hiver et le printemps. L’hiver, mourant, poussait quelques soupirs à l’haleine glaciaire sur mes chevilles et leurs boucles de fer. Le printemps se faisait désirer, dans les bourgeons des arbres, les pousses sous les haies et certaine indéfinissable disposition de l’atmosphère à jurer n’en avoir que faire. J’en pris le diapason : froid aux pieds, volage déraison. J’avançai vers mon sort.
Près du pont Bir Hakeim, le saule, mal coiffé, chatouillait l’herbe de ses bras fatigués. Au-delà, quelques filles au parfum vodka piétinaient dans leurs courtes jupes. Pas pour moi, ce marché de dupes qui monnaye la dignité de ses esclaves endémiques auprès d'errances ataviques, dans la plus vile hypocrisie. Au retour, leur laisserai, tiens, quelque chose… dont elles n’auraient que faire. Je n’aurai pas la dose. Passons sur cet enfer avec le port altier - et pour destination; ce fainéant de Chien déjà en bandoulière, mais sans le rouge au front qui se voit aux pépères dénégations que masquent, peaux lissées, les rideaux aux fenêtres.
Souhaitant bien mesurer le sentiment naissant qu’alors, assurément, j’éprouvais pour L’Inéligible, je me donnais pour cible, la première venue qui rigolerait cru d’une blague facile. Je la trouvai, une heure après, dans l’ombre du château ducal, femelle vouée au culte de ce mal qui prétend que le masculin l’emporte sur le féminin : des bagues plein les mains, le rire automatique, les yeux vides de sens et tout le soin porté à sa vaine apparence, cliquant ! Mais je n’avais pas tant besoin d’en faire la conquête. Plutôt, ce que j’avais en tête, c’était l’étalonnage à nouveau de mon goût prononcé pour le carnage.
« Ah, toi ! T’es un marrant, hein ? »
C’est ça ! Bonjour l’horreur. Pour m’en débarrasser, je grillai une autre heure et quelques cigarettes, deniers versés aux mercantiles fêtes, propos sans intérêt, déception capitale, avant de retourner sagement au Tonniau raviver mon mental.
…but tonight I just wanna stay in / and be with you / Oooh, and be with you…

 

XI

…if not for you, my sky would fall…
« Naah, mais attends, tu vas pas l’croire !... Tu m’connais, chui pas comme ça ; mais là, avec le texto foiré qu’il a envoyé sur mon mob’, je me reconnais plus. Bref, ce matin je prétexte une panne d’ordinateur. Fais venir un réparateur. Il me débloque son PC. Qu’est-ce que je fais ? Je fouille. Je te passe l’examen de sa boîte mail. L’horreur ! T’imagines pas… À chacun de ses déplacements qu’il se faisait dorloter, le porc ! La totale ! Avec des petites salopes qui lui suçaient les couilles… Si ! Je me calme, là, sinon, je vais pas finir. Je disais quoi ? Oui : je fouille. Mais profond, quoi. Et là, pas je trouve son historique de… comment c’est déjà ? Oui, son historique de navigation, un truc du genre. Non, mais attends : il télécharge des fichiers de cochonnes, petits seins, gros seins, petits culs, tout y passe. Vingt ans de mariage qui me tombent sur la tronche, en pas vingt minutes ! Dégueulasse ! »
Il fait beau. Je suis à la terrasse du Renouveau. Sauf que je n’avance pas, sur la page où j’ai résolu d’achever, sans souffrance excessive, un dernier vers que ma muse salive.
« Tu dis ? …Non, là c’est trop, quand même ! Tu crois pas qu’il faut que j’en parle à mon avocat ? »
Ben voyons, procédure ! Recherche de profits juteux et sûrs. Laissons cela... Pas moyen !
« À son retour, tu peux me croire, je le saigne ! »
Le Cru ? Non, il n’avait rien à faire là. Je cherchais à finir sur des [jardins enfants], pas dans un sacrificiel bain de sang. Et puis, il a fallut qu’elle ouvrît son mobile et se mît à pépier, la cliente, à côté. Oh, quoi… deux ou trois tables… justement pas assez pour que tout l’alentour ne fût soudain compris dans son Drame du Jour.
« Un peu qu’il va m’entendre ! »
Ben, moi, j’aimerais mieux pas.
« Tu dis ? …Quoi, oui le divorce s’il le faut; tu rigoles ?... »
Pas trop.
« Oui, eh ben, moi non plus ! …Attends… »
Oh, sûrement pas longtemps. C’est fou cette façon de se croire à ce point rendu à son intimité, que la plupart des gens pratique sans pudeur, sitôt la communication établie avec leur interlocuteur, dans le mépris total de l’espace public où pourtant se déversent soudain, leurs maux d’ordre privé, coups de gueule, chagrins, reproches ménagers, embrouilles, baratins… Linge sale ! Que répands-tu ici ton odeur animale ? L’On, moi avec, est au Renouveau, quand même.  Pour y consommer son café, avec la crème du quartier. Y prendre des nouvelles, dans la feuille affichant son titre partisan de première page. Ici, c’est plutôt Rifago, Tribun, L’Economixe, Hors Âge… Ça n’empêche ! Madame a beau s’être pouponné le teint à la pêche, j’ai connu des habitués de P&MU autrement circonspects, s’agissant de s’installer en terrasse, d’y consommer sa tasse de petit jus serré, braillant, certes, mais à l’adresse d’un convive concret, bien présent, aussi fort en gueule, peut-être… et puis, quoi ? ça reste cohérent avec l’esprit, l’endroit.
« Attends, c’est que j’ai pas dit mon dernier mot ! »
Hélas !
« J’ai relevé les noms… - quoi, le prénom, parfois, de toutes ces pétasses; les adresses, les jours, les rencarts… Je t’assure que je lui prépare une belle foire, pour son retour. Je le vois déjà, avec sa gueule enfarinée, disant : autant, j’irai bien me faire masser. Ben tiens ! Comme si je n’avais pas idée de ce que c’est un séminaire. Mais de là à penser qu’il me la joue à l’adultère ; Lui !! Ça va faire tache, si ça ce sait dans son milieu, je te le dis ! »
Oui, mais moi, j’en ai rien à battre, ici.
« Non, non, non, non, non ! Pas question !... Tu rigoles ? »
Toujours pas. La preuve.
Bon certes, j’y avais mis les formes, mais je tins fermement mes bornes. Aussi brun que pût être mon caraïbe épiderme, l’inconvenante obtempéra, bredouilla un je ne sais quoi d’excuse « …mais je te rappelle » et rangea sagement son ignoble instrument de torture cruelle.

à suivre...

Ἱππόλυτος
Orange, chroniques, Ἱππόλυτος © 2012 DZ&T

'I don't wanna be your friend'... so what!